"Toujours et partout, il est d'usage de dormir dans le noir de la nuit, et la lune et les étoiles n'ont pas été créées pour la peur."

Les Éditions du sonneur publient À Tahiti, d'Elsa Triolet. Ce récit de jeunesse, paru pour la première fois en russe en 1924, a été traduit en français par son auteur en 1964.

"On est frappé, écrit Marie-Thérèse Eychart, dans sa préface, par les correspondances entre ce récit et les œuvres de Gauguin à Tahiti, bien connues de l'intelligentsia russe. Là aussi, l'envers du décor, avec la syphilis et le hama – la honte –, introduits par les Blancs, raconte le rôle néfaste de la colonisation. Les colons, sur lesquels s'attarde la narratrice, ne sont guère reluisants. Attachés à cette terre qui les détruit, ils y tournent en rond, anémiés moralement, abîmés physiquement […]"

On est frappé surtout par l'écriture alerte et lumineuse d'Elsa Triolet :

"Après le déjeuner, j'allais dans la chambre où les volets étaient restés fermés depuis le matin, j'organisais un courant d'air, me déshabillais et m'introduisais sous la moustiquaire, pour m'installer sur le vaste lit avec sa couverture de calicot faite de bouts d'étoffes multicolores cousus ensemble. Le lit-tente devenait ma maison dans la maison. J'y somnolais, cousais, lisais la Bible et le journal L'Illustration, j'écrivais, j'existais, je mangeais des bananes parfumées.

D'habitude, André restait sur la véranda aux stores baissés, pour lire des livres consacrés aux chevaux, ou faire des calculs, tout d'abord comment il deviendrait très vite milliardaire et, ensuite combien nous pourrions encore tenir…"